LES ERMITES
Etienne, Géraud, Gaucher et les autres…
Les ermites en Limousin au XIIe siècle
On dénombre cinq ermites en Limousin pour la fin du XIe et le début du XIIe siècle : outre Etienne à Obazine, Etienne de Muret près d’Ambazac, Gaucher à Aureil, Geoffroy au Chalard près de Saint-Yrieix et Géraud de Sales en Périgord.
Le mouvement érémitique est un phénomène ancien qui est apparu dès le IIIe siècle dans les déserts d’Égypte, de Palestine ou de Syrie. Là, des hommes comme Antoine ou Pacôme se retirent du monde dans le désert pour vivre dans la solitude et l’abstinence : on les appelle les Pères du désert. Puis l’époque mérovingienne et plus particulièrement le VIe siècle garde la trace de nombreux ermites comme Amand (Saint-Junien) Victurnien, Psalmet (Eymoutiers) qui ont participé à la christianisation du Haut-Limousin et sont à l’origine de monastères sans oublier Viance, Dumine en Bas Limousin ... Goussaud et Léobon en Creuse. Ensuite l’époque carolingienne marque un tournant. Désormais le monde ecclésiastique est réglementé par les conciles d’Aix de 816-817 qui imposent une règle de vie pour les religieux : pour les chanoines d’une part qui entourent l’évêque et assurent la gestion du diocèse et pour les moines d’autre part qui vivent en communauté à l’écart du monde en suivant une règle de vie, la règle de saint Benoit.
En fixant des cadres juridiques précis la législation carolingienne a cherché à faire disparaître ermites et ermitages. Toutefois, le modèle érémitique connaît un retour en force à partir du XIe siècle. Ce renouveau se distingue par un comportement singulier portant à l’extrême la pauvreté et le rejet du monde. C’est un phénomène européen dont les deux principaux foyers sont l’Italie du Nord et du centre et la France de l’Ouest du Périgord jusqu’en Normandie. L’accent est mis désormais sur la vie intérieure et la relation directe à Dieu. De nombreux ermites en accord avec les autorités ecclésiastiques pratiquent la prédication auprès des laïcs. Leurs paroles, bien qu’elles dénoncent élites ecclésiastiques et laïques traditionnelles jugées corrompues par l’argent, n’empêchent pas une certaine bienveillance de l’épiscopat et de l’aristocratie à leur égard. Les ermites ne sont donc pas perçus comme des dangers pour les puissants. C’est cette ambiguïté que nous allons étudier pour montrer en quoi ces ermites, qui rejettent les cadres traditionnels, participent à la réussite de la réforme de l’Église au XIIe siècle.
Nous allons essayer de tracer l’histoire de ce mouvement érémitique qui touche le Limousin et tout l’occident au XIIe siècle en trois temps. A la phase érémitique (apparition de groupes de solitaires dès la fin du XIe siècle en Limousin) succède une phase d’organisation qui voit se définir modes de vie et idéaux avec l’appui des autorités ecclésiastiques puis une phase d’institutionnalisation de ces expériences érémitiques dans le courant du XIIe siècle. Cette structuration ou régularisation correspond le plus souvent à la fin des ermites (et c’est là tout le paradoxe) et ouvre la voie à une floraison d’institutions nouvelles qui se réclament des figures charismatiques de leur fondateur, tout en devant s’adapter aux exigences des autorités ecclésiastiques.

Les centres érémitiques dans la France de l’ouest entre 1050 et 1150 (d’après Jean Becquet « L’érémitisme clérical et laïc dans l’Ouest de la France », L'eremitismo Atti in Oricidente nei secoli XIe XII della seconda Settimana internazionale di sttidio Mendola,, 30 agosto -6 setteanbre 1962, p. 182-211.
- La phase érémitique : l’apparition de groupes de solitaires dès la fin du XIe siècle en Limousin
Les ermites en Limousin à la fin du XIe siècle : des fondateurs charismatiques
Cinq expériences érémitiques participent au renouvellement de la vie religieuse en Limousin au XIIe siècle, celles d’Étienne de Muret, Gaucher d’Aureil, Geoffroy du Chalard, Géraud de Sales et Etienne d’Obazine.
La définition même de l'ermite — quelqu'un qui se retire de la vie active pour mener une vie de solitaire — implique des difficultés documentaires. Un solitaire, dans sa cabane, songe rarement à rédiger un récit de ses expériences. Il recherche la solitude, mais non la stabilité. Le premier écueil pour l'historien est donc l'étroitesse de la documentation. L'ermite ne figure dans les sources qu'accidentellement, seulement lorsque son expérience a connu un tel succès qu'un établissement religieux s'est perpétué après sa mort, lorsqu'on a continué à y vénérer sa mémoire.
Dans ce cas, une vie ou vita a pu être rédigée. Mais cette source doit être appréhendée avec précaution. Les vies ou vitae en latin appartiennent au genre hagiographique (avec les Passions, les recueils de miracles, les récits de translations, mais aussi les sermons). Elles n’ont pas été écrites pour raconter avec exactitude la vie des saints. Elles retracent une légende (au sens premier du terme (legendo qui doit être lu) qui est lue lors de la messe et qui doit servir de modèle de vie spirituelle. La Vita met en avant le fondateur du monastère et non l’ermite… elle cherche à gommer, à atténuer certains aspects de la vie des premiers temps pour donner à voir une image du fondateur conforme à ce qu’attend la nouvelle organisation qui remplace les ermitages, une à deux générations après. On ne note ni la volonté de célébrer une sainteté spécifiquement érémitique, ni celle de mettre en valeur l’époque érémitique sur laquelle ces auteurs sont d’ordinaire peu prolixes. C’est plutôt l’inverse qu’on s’est efforcé d’opérer, réduire l’originalité de l’ancien ermite pour le rendre conforme aux normes imposées par le cadre hagiographique.
Les cinq expériences érémitiques que nous allons évoquer participent au renouvellement de la vie religieuse en Limousin au XIIe siècle.
Étienne de Muret
D’après son biographe, Etienne était le fils du vicomte de Thiers, en Auvergne. Etienne est destiné par ses parents à la vie religieuse. Au cours d’un pèlerinage dans le sud de l’Italie, son père le confie à Milon, archevêque de Bénévent (1074-1075) ardent partisan de la réforme grégorienne. Milon assure son éducation et l’ordonne diacre. L’événement décisif fut sa rencontre avec des ermites de Calabre dont l’ascétisme suscita son admiration, germe de ses choix ultérieurs. Après 12 ans au service de l’archevêque, il passe quelques années dans la Rome de Grégoire VII. Il obtient du pontife la permission de mener une vie solitaire. Revenu en Aquitaine, il se mit en quête d’un « désert » où il pourrait se consacrer à la louange de Dieu. Il le trouva en Limousin sur une colline boisée qui n’était pas éloignée de la ville de Limoges et que l’on appelle Muret. Le biographe date cette installation de l’année 1076. Très vite, il va accueillir auprès de lui de nombreux disciples
Géraud de Sales
Géraud de Sales, après une formation cléricale solide, devint diacre. Il entra dans une communauté canoniale traditionnelle avant de se faire ermite en Périgord, après 1096 et prédicateur avec l’accord de l’évêque de Poitiers. Sa réputation s’étend sur plusieurs diocèses de l’espace aquitain. Dans les années 1113-1114, il sillonne l’Aquitaine, de la Saintonge au Toulousain. De fait, il est devenu une sorte d’auxiliaire épiscopal chargé de répondre aux aspirations plus ou moins érémitiques qui se font jour ici ou là, de les canaliser, voire de les structurer.
Geoffroy du Chalard
On connaît Geoffroy grâce une Vita composée vers 1150, un quart de siècle après sa mort survenue le 6 octobre 1125. Son biographe fait de Geoffroy un natif de Noth près de la Souterraine. Sa mère l’envoie chez son oncle à Tours, parfaire son instruction. Après la mort de son oncle, il parvient à Limoges puis devient prêtre. Il est ainsi ordonné vers 1086-1087 par l’évêque de Périgueux, Raynaud de Thiviers puis s’oriente vers l’érémitisme. Accompagné de Pierre et Audemon, il arrive en un lieu nommé Ladignac, mais le site ne lui convient pas et il finit par s’installer en un lieu ruiné, Le Chalard. Après plus de 38 ans de vie religieuse Geoffroy du Chalard meurt le 6 octobre 1125. Il est enterré sur le lieu même de sa fondation.
Gaucher d’Aureil
Gaucher, contemporain d’Etienne de Muret, est connu grâce à une vita du XIIe début XIIIe siècle. L’auteur est un chanoine d’Aureil qui sur la demande de frères met par écrit les souvenirs des témoins du parcours de Gaucher. La vie fait de Gaucher un natif de Juziers (Yvelines) près de Meulan en Vexin vers 1060. D’abord instruit par ses parents, il devient le protégé d’un saint homme nommé Rainier qui l’emmène en pèlerinage à Saint Gilles. Vers 18 ans, il s’installe dans le bois de Chavagnac en Limousin en compagnie de Germond. Il semble que ce soit Humbert écolâtre de la cathédrale Saint-Etienne qui l’attire dans la région. Les deux ermites demeurèrent trois ans en ce lieu. Devant l’opposition de l’abbesse de la Règle et des moines de Saint-Augustin bien implantés dans la région, ils furent contraints de se déplacer dans un bois voisin près d’Aureil où le chapitre cathédral leur concéda le lieu-dit de Salvaticus, vers 1089.
Pendant un peu moins de soixante ans, Gaucher vit sa fondation se développer, notamment par l'acquisition d'une dizaine d'églises et de divers revenus. Il fonda pour les femmes un monastère tout proche d'Aureil, Sainte-Marie du Bos-las-Mongeas. Gaucher âgé de 80 ans tombe de sa monture le 7 avril 1140 près de Feytiat. Il décède le 9 avril et est canonisé dès le 18 avril 1194. L’image de Gaucher ne semble pas avoir dépassé le strict cadre de sa fondation….
Etienne d’Obazine
Etienne d’Obazine est connu grâce à une Vita composée de trois livres. Rédigée par un auteur anonyme peu après la mort d’Etienne (1159), elle s’étend sur une trentaine d’années de 1160 à 1190 environ.
Etienne est né en 1084 en Xaintrie, au village de Vielzot, sur les confins de la Haute-Auvergne et du Bas -Limousin, à la fin du XIe siècle, dans une famille aisée au sein de laquelle il reçoit une éducation chrétienne. Attiré par l’ascèse et la méditation, il met de côté ce projet pour prendre en charge, à la mort de son père, la direction de sa famille.
Il décide vers 1120 de rompre avec le monde et fait le choix de l’érémitisme, vie de solitude et de prière à l’écart du monde. Cette conversion s’accompagne d’un renversement complet de vie. Pour autant, il ne quitte pas tout sur un coup de tête ; il prend conseil auprès de l’abbé de la Chaise-Dieu, Etienne de Mercoeur qui l’encourage dans son projet. Avec un compagnon, Pierre, il fait ses adieux au monde et prend l’habit religieux. Après une première expérience peu satisfaisante auprès d’un ermite dans le diocèse de Clermont, Etienne et Pierre se mettent à visiter les religiosa loca des environs pour trouver le mode de vie idéal. Finalement les deux hommes arrivent en lisière du bas-pays de Brive et établissent leur ermitage en forêt d’Obazine. Les deux hommes construisent une cabane en bois au-dessus du village de Vergonzac. Le minuscule ermitage accueille des disciples de plus en plus nombreux qu’il faut organiser en communauté dans la forêt d’Obazine.
Ces vitae ne donnent que des renseignements très lacunaires sur le passé érémitique des abbayes, même si celui-ci a existé. On a donc l'impression qu’on a cherché à voiler ces origines, ce qu'il faut interpréter comme un oubli voulu, au moment où l’adhésion à un ordre canonial ou monastique doit éliminer tout désordre. Si les sources ne permettent pas de dégager une origine sociale commune à tous les ermites puisqu’on peut les situer d'une extrémité à l’autre de l'échelle sociale (de la haute noblesse aux roturiers) : Etienne de Muret est le fils d’un vicomte de Thiers, Géraud de Sales appartient à la petite noblesse, Gaucher d’Aureil et Geoffroy du Chalard sont de condition modeste, leur éducation en revanche atteint presque le même niveau. Tous sont formés dans l’étude des lettres sacrées (Etienne de Muret, Gaucher d’Aureil, Géraud de Sales). Geoffroy du Chalard est un écolâtre (maître de l’école monastique ou cathédrale), Etienne de Muret et Géraud de Sales sont diacres, Etienne d’Obazine est prêtre.
Cette formation leur permet de recevoir les ordres majeurs de devenir diacre, prêtre ou écolâtre. Ce sont des hommes lettrés formés aux tâches administratives qui connaissent le fonctionnement de la hiérarchie ecclésiastique, de l’intérieur. Plutôt que d’assumer leur rôle auprès des populations, ils décident tous les cinq de privilégier la vie érémitique à l’écart du monde. Ce choix les conduit à un mode de vie austère.
- La phase d’organisation des groupes érémitiques : rupture avec le monde, vie matérielle austère et idéaux repris de l’évangile
La rupture avec le monde
Un point commun à tous ces ermites est le retrait dans la solitude et la recherche d’un site d’implantation à l’écart des hommes : une montagne couverte de bois et remplie de bêtes fauves pour Geoffroy du Chalard, une colline boisée pour Etienne de Muret avec des sources, des rochers et des terres désertes et sans chemin. Gaucher d’Aureil en arrivant à Chavagnac est arrêté par la sauvagerie des grands espaces.
Les notions de désert, de sauvage, de lien avec la nature ne doivent pas tromper. Les ermites ne sont jamais loin d’un lieu habité. Ils ont besoin des paysans ne serait-ce que pour avoir accès à de la nourriture sinon, ils seraient morts de faim. Ces notions doivent être vues comme des topoï (lieux communs) qui n’ont de réalité que littéraire… L’idée est héritée du monachisme primitif oriental. Les ermites s’installent dans des régions faiblement contrôlées par les pouvoirs en place, dans des zones de faible quadrillage féodal et monastique. Ils sont souvent dans des zones de marche, des franges mal contrôlées par le pouvoir châtelain. C’est net à Obazine, plus difficile pour Gaucher d’Aureil qui se heurte aux ordres traditionnels de Saint-Augustin et de l’abbaye féminine de la Règle et doit changer de lieu d’implantation ou encore pour Geoffroy du Chalard qui doit faire face à l’opposition du curé de Ladignac.
La vie matérielle est rude basée sur la mortification et le châtiment du corps. Etienne d’Obazine cassait la glace à la hache avant de s’immerger entièrement. Quant à son lit, c’était des planches disposées dans le sol en forme de cercueil, sans paillasse ni literie. Il pratiquait comme tous ses semblables l’insomnie volontaire. Il pouvait s’adonner deux ou trois jours de suite à la psalmodie sans manger, frappant son visage contre le sol, au point que son nez s’était dévié sur le côté. Geoffroy du Chalard est reconnu comme un vrai serviteur de Dieu « par la simplicité de ses vêtements, la pâleur de son visage, sa maigreur ». Gaucher d’Aureil souffrait de la faim, de la soif des veilles et autres assauts du démon ; il n’avait pas de lit pour se reposer mais une stalle où il dormait assis…
La tenue vestimentaire des ermites est toujours fruste. On voit mentionner des haillons et des peaux de mouton, mais aussi la tunique, le capuchon et la cape. Il faut ajouter le cilice, tissé de fils métalliques, robe de pénitence par excellence : Gaucher, Geoffroy, et d'autres, suivent ainsi l'exemple des Pères du désert. En ce qui concerne l'hygiène, les ermites ne cultivaient pas les mêmes idéaux. Etienne d'Obazine et ses compagnons portaient leurs habits jusqu'à ce que l'excès de saleté ou de poux les obligeât à les quitter. Ils les secouaient alors sur le feu ou les trempaient dans l'eau et les revêtaient ainsi lavés et un peu pressés. Geoffroy du Chalard, au contraire, voulait que ses vêtements fussent propres... ; il pensait qu'avoir quelque chose de malpropre était un indice de négligence, et non une preuve de vertu.
L'alimentation de base semble constituée de céréales consommées sous forme de pain, de galettes et de bouillies, et aussi de légumes tels que les oignons et les choux. Les hagiographes soulignent les privations de leur héros qui portent toujours sur la viande, presque toujours sur le vin, parfois sur l’huile et le sel. Selon sa vita, Etienne de Muret ne vivait que de pain et d’eau, avec de temps en temps un peu de bouillie de farine de seigle à la fin de sa vie car ce régime lui avait détraqué l’estomac. Saint Bernard souffrait du même mal pour les mêmes raisons… Régime peu calorique que tout cela mais qui conserve car Etienne atteignit 78 ans …
Les idéaux
Le fondement théologique de l’érémitisme se trouve dans le retrait de Jésus au désert, après son baptême par Jean-Baptiste. L'influence de la Bible est manifeste. Plusieurs vitae citent l'Écriture sainte, insistent sur les mêmes valeurs et sur les conditions nécessaires à la vie éternelle : quitter sa famille, vendre ses propriétés et donner tout aux pauvres. Le christianisme primitif le met à l’honneur avec les Pères du désert dès le IIIe siècle.
Ni règle, ni observance bien précise n'ont caractérisé la vie dans la solitude. La vita heremitica n'est rien d'autre qu'une attitude, une certaine façon de vivre. Établir une distinction très nette entre vie spirituelle et vie matérielle n'est pas chose facile, car la vie spirituelle conditionne profondément l'autre et vice versa. La solitude n'est pas un but en soi, mais doit amener l'ermite à tout abandonner pour suivre le Christ, afin de gagner la vie éternelle.
Comment expliquer cette vague d’érémitisme qui touche l’occident au XIe siècle. Elle se place dans un mouvement beaucoup plus vaste : l’aspiration de nombreux religieux à la naissance d’une nouvelle société, véritablement chrétienne. Cela passe par une réforme du clergé, auquel ils reprochaient sa médiocrité, sa corruption (achat de charges ecclésiastique ou simonie), mariage des prêtres (nicolaïsme). Ce désir de régénération du personnel ecclésiastique culmine avec ce que l’on appelle la réforme grégorienne (du nom de Grégoire VII).
Le danger pour ces communautés érémitiques est leur succès. La venue de nouveaux adeptes est contraire au mode de vie ascétique. Il devient nécessaire de réguler le nombre d’arrivées et d’organiser la communauté qui se met en place. C’est la phase de régularisation ou d’institutionnalisation de ces expériences érémitiques.
- Vers la régularisation des expériences érémitiques
Les ermites prennent vite conscience de leur fragilité vis-à-vis des autorités ecclésiastiques, en droit de s’interroger sur le mode de vie de ces hommes, qui pour certains vont jusqu’à associer des femmes à leur expérience. La méfiance envers les vrais ermites tient pour beaucoup à l'existence de « faux ermites », ermites qui n'ont pas persévéré ou, pire encore, qui ont trompé leur voisinage. C'est dans cette optique qu'on doit situer l'attitude des « prêtres des paroisses voisines » qui expulsèrent le prédécesseur de Geoffroy ; la Vie d'Etienne d'Obazine consacre tout un paragraphe à un pseudo-ermite auquel « le peuple offrait beaucoup de cadeaux » mais qui, la veille de sa première messe solennelle, emporta « tout ce qu'il possédait, disparut pour toujours ».
Pour survivre, il leur faut l’appui des puissants. Les ermites bénéficient aussi bien de l’appui des autorités ecclésiastiques (pape et évêques) que du soutien des autorités laïques : la famille de Laron soutient Aureil ; le vicomte de Limoges, Adémar II donne à Geoffroy en 1089 le terrain où fut bâtie l’église du Chalard.
Avant tout, les autorités ecclésiastiques, qui sont favorables à la réforme, ont conscience que ces expériences nouvelles doivent être canalisées. Les ermites eux-mêmes cherchent à trouver une solution pour faire face à l’afflux de plus en plus important de laïcs.
Trois voies sont possibles
La volonté de rester indépendants pour les disciples d’Etienne de Muret, celle de rejoindre les cercles canoniaux en quête de nouveaux modèles (celui des chanoines réformés de Saint-Augustin) pour Geoffroy du Chalard et Gaucher d’Aureil ou une troisième voie pour Géraud de Sales et Etienne d’Obazine, celle du modèle du monachisme rénové.
Les trois modèles d’institutionnalisation
- L'adoption d’une voie nouvelle pour les héritiers d’Etienne de Muret
Les disciples d'Etienne de Muret, se retirent à Grandmont après la mort de leur maître. Ils contre-attaquent pour conserver leur indépendance. En effet, l’expansion après la mort d’Etienne de Muret est vertigineuse, surtout sous le troisième prieur, Etienne de Liciac (1139-1163). La petite communauté prend son essor, se dote d’une règle, construit une nouvelle église et crée des celles hors du Limousin. Leur succès s’explique par l’appui des puissances politiques roi de France et roi d’Angleterre, séduits par le désintéressement des grandmontains qui mettaient au premier plan la pauvreté. Pas de moulins, pas de troupeaux… pour ne pas entrer en concurrence avec les populations voisines.
- Le temps de la régularisation pour les autres
Aureil et le Chalard font le choix de la règle de saint Augustin basée sur la désappropriation des biens. Les chanoines de Limoges soutiennent Gaucher dans son choix en lui proposant un nouvel emplacement pour y édifier un monastère de chanoines réguliers, en intégrant le prieur de la communauté comme frère à la cathédrale.
Pour Géraud de Sales et Etienne d’Obazine s’impose le choix de la vie monastique. Géraud de Sales crée lors de ses prédications des petites communautés d’hommes et de femmes. S’il coule les prieurés féminins dans le moule fontevriste en les associant à Fontevraud, il entend en revanche trouver une solution érémitique durable pour ses ermitages masculins. Mais le temps semble lui avoir manqué pour parvenir à la mise au point d’une congrégation masculine d’ermites. Peu avant sa mort, il propose à ses ermitages, sans le moindre projet d’affiliation toutefois, de s’en référer à la règle de saint Benoît « à l’imitation des cisterciens ».
C’est un de ces ermitages géraldins, Dalon fondé par Géraud en 1114 dans les forêts aux confins du Périgord et du Limousin, qui vient en aide à Etienne d’Obazine à la recherche d’un choix de vie pour organiser hommes et femmes qui s’étaient regroupés autour de lui. Les options qui s’offrent alors aux ermites sont nombreuses, fondées sur une forte concurrence entre les ordres naissants : soit le recours aux chanoines réformés (cela semble avoir été le choix de son compagnon Pierre), soit l’option proposée par les Chartreux, ou encore celle offerte par les Cisterciens.
C’est cette dernière voie qu’emprunte Etienne d’Obazine pour sa communauté en faisant appel aux moines de Dalon.
Conclusion
Toute fondation érémitique est destinée à évoluer en passant par la phase érémitique puis la phase d’organisation et la phase d’institutionnalisation. L’érémitisme connaît une très grande popularité dans le dernier quart du XIe siècle et le premier quart du XIIe siècle : un climat général pousse les gens vers la solitude afin d’y vivre une vie dure inspirée de l’exemple des Pères du désert.
Contemporain du renouveau de l’Église, l’érémitisme est un des aspects de la réforme de l’Église, soutenu par les cadres ecclésiastiques. Mais la vie en solitude est un phénomène trop souple et trop outrancier pour ne pas être considéré en même temps comme dangereux. L’Église même favorable à un renouveau veut et doit contrôler toutes les expressions religieuses. L’érémitisme est toléré, mais il doit être canalisé.
Le succès des ermitages, avec le nombre croissant d’adeptes cause des soucis matériels. Il faut des revenus plus ou moins fixes pour nourrir ce groupe, il faut construire des bâtiments en dur… Cela provoque des crises de conscience. Quelques ermites partiront vers d’autres destinations ; certains ne s’opposeront pas à une évolution qui se produira malgré eux. Il leur faudra choisir une règle : ceux qui ont commencé leur carrière religieuse sous l’habit canonial choisiront la voie augustinienne, ceux qui étaient sous l’habit monastique opteront pour le monachisme rénové.
Ces changements affectent aussi la spiritualité érémitique, celle du désert avec ses extravagances : le cilice, la cotte de maille et autres instruments de mortification disparaissent. L’idéal avancé est maintenant celui de la vie commune. Travail manuel, silence et jeûne subsistent, mais sont désormais formalisés sous l’influence de la règle de saint Augustin ou sous l’influence monastique rénovée des Cisterciens. On ne doit pas perdre de vue que tout changement devait se présenter comme la restauration d’une situation ancienne et non comme une nouveauté. Dans cette optique la solution aux problèmes devait aboutir à l’instauration d’un mode de vie cénobitique.
La vie érémitique perd donc de son importance au milieu du XIIe siècle mais elle ne disparaît pas pour autant… Elle réapparaît vers 1200 avec les ordres nouveaux : franciscains, ermites de saint Augustin… c’est-à-dire les ordres mendiants.
Bibliographie indicative
Saints ermites en Limousin au XIIe siècle, Traduction et présentation par Michel Aubrun, Brepols, 2009.
Jean Becquet, « L’érémitisme clérical et laïc dans l’Ouest de la France », L'eremitismo Atti in Oricidente nei secoli XIe XII della seconda Settimana internazionale di sttidio Mendola,, 30 agosto -6 setteanbre 1962, p. 182-211.
Ludo Milis, « Ermites et chanoines réguliers au XIIe siècle » Cahiers de civilisation médiévale, t. 22, 1979, p. 39-80.
Cécile Caby, « Finis eremitarum? Les formes régulières et communautaires de l’érémitisme médiéval », Ermites de France et d’Italie (XIe-XVe siècle). Actes du colloque organisé par l’École francaise de Rome à la Certosa di Pontignano (5-7 mai 2000) avec le patronage de l’Université de Sienne. Rome : École Française de Rome, 2003. pp. 47-80. (Publications de l'École française de Rome, 313).
